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Interview/ Barry Babilé (Filière bétail et viande) : « Voici ce qui se passe aux frontières du Mali et du Burkina »

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Les acteurs de la filière bétail et viande espèrent obtenir, le plus tôt possible, un coup de main des autorités pour assainir le milieu. Dans cette interview accordée à L’Expression, Barry Babilé, le Secrétaire général de la Fédération nationale des associations et coopératives de la filière bétail et viande de Côte d’Ivoire (Fnacfbvci) revient sur les maux qui minent la filière.

Nous sommes à quelques semaines de la célébration du Ramadan. Les consommateurs doivent-ils redouter une éventuelle hausse du prix de la viande ?

Présentement, nous ne voyons pas une menace par rapport au prix de la viande bovine et ovine, parce que le marché est pour le moment bien approvisionné. Seulement, nous étions inquiétés par le fait que le Mali, premier gros fournisseur en bovin de la Côte d’Ivoire, n’ait pas beaucoup exporté cette année. Malgré ce fait, le prix est resté stable. Les acteurs locaux ont pris leur responsabilité et ont puisé dans leurs parcs et réserves respectifs pour compenser ce manque. Parmi les membres de la fédération, nous avons de gros éleveurs. Le Burkina qui avait cessé de fournir du bétail, il y a deux ans, a repris l’approvisionnement de la Côte d’Ivoire. Car, par le passé, les éleveurs avaient du mal à entrer dans leur fonds. Nous rassurons donc les consommateurs pour la fête de Ramadan. L’approvisionnement du marché ivoirien par le Mali et le Burkina se fait entre février, mars et avril. A partir de juin, juillet et août, qui correspond à l’hivernage, les éleveurs locaux prennent le relais, à partir des zones de regroupement de bétail comme Bouaké, Tengrela et Niakara pour approvisionner le marché local.

Combien coûte actuellement un bœuf et un mouton ?

Présentement, pour les bœufs de 6 mois à un an, vous pouvez les avoir à 125.000 F Cfa. Pour ceux de 2 ans et demi voire 3 ans, qu’on peut présenter fièrement à un consommateur, il faut compter les 225, 250 voire 300 000 F Cfa. Pour ce qui est des moutons, le prix varie également. Vous pouvez vous offrir un bon mouton à 40 ou 50 000 F Cfa. Celui qui a 80 000 F Cfa peut s’offrir actuellement un mouton bien dodu.

Vous rassurez les consommateurs qu’il n’y aura pas de hausse du prix de la viande lors de la célébration du Ramadan. Mais qu’est-ce qui explique que le prix du mouton augmente à l’approche de la fête de Tabaski ?

Celui qui n’est pas dans le milieu dira que le prix du mouton est élevé. Nous même achetons des moutons au Mali souvent à 125 000 F Cfa. Après la vente sur le marché ivoirien, vous pouvez vous retrouver avec la somme de 10 000 F comme bénéfice. Certains même vendent en dessous des 125 000 F Cfa pour pouvoir entrer dans leur fonds. Des commerçants ont acheté des moutons à 80 000 F Cfa qu’ils étaient obligés de brader à 70 000 F Cfa, l’année dernière.  A la Tabaski passée, j’ai fait retourner 6 camions de moutons (plus de 4 000 bêtes invendus) au Mali. Le marché était envahi de moutons. En pus du Mali qui a en fait venir en grande quantité, des moutons sont aussi venus du Niger et du Togo, sans oublier le Burkina. A la vérité, l’offre a été plus élevée que la demande.

Et Beaucoup n’ont pas eu la possibilité de s’offrir un mouton. Certains consommateurs n’avaient que 100 000 F Cfa alors qu’ils voulaient des moutons bien dodus de 150 000 F Cfa. Ce n’était pas évident. Il y a également un problème de tuteurs au niveau des vendeurs de moutons. Certains ne s’en rendent pas compte. Quand ils arrivent, ils ne dorment pas chez un tuteur, mais plutôt aux cotés de leur moutons. Alors qu’au niveau du bœuf, le tuteur loge les commerçants chez lui à la maison. Ainsi, sur chaque tête de bœuf, il obtient 5 000 F Cfa. Cette somme va lui servir à nourrir les commerçants qui logent chez lui. Aussi, pendant la fête de Tabaski, même l’abreuvoir pour les bêtes coûte au minimum 2 500 F Cfa. Les fûts de 50 à 80 litres coûtent environ 7 000 F Cfa. Si ce sont des barriques de 100 litres, il faut compter 15 000 F Cfa. C’est pourquoi, les commerçants sont obligés de fixer le prix des moutons en fonction de toutes ces dépenses. Toujours concernant le mouton, quand on décharge un camion de 200 moutons, on est obligés de leur donner à manger et employer des personnes pour s’occuper d’eux. Et avec le droit de parcage désormais à 350 F Cfa par bête, au lieu de 250 F Cfa comme par le passé. Le district se partage l’argent avec la mairie de Port-Bouët.

En gros, le commerçant peut se retrouver avec 35 000 F Cfa de frais sur place. Et c’est sans compter avec les faux frais de convoyage. Il faut ajouter à cela les services des bouviers venus du Mali ou du Burkina pour la Côte d’Ivoire qui sont payés. Le commerçant doit payer au minimum 90 000 voire 100 000 F Cfa par bouvier. Du coup, les commerçants eux-mêmes se transforment en bouviers. Parce que s’il faut prendre 3 bouviers, vous vous retrouvez à 300 000 F Cfa. Et le commerçant est obligé d’en tenir compte dans la fixation du prix du mouton ou du bœuf.

Justement, sur ce phénomène de faux frais que vous avez décrié au cours d’une conférence de presse, qu’est-ce qui se passe réellement aux frontières du Mali et du Burkina ?

Le retour de l’OIC est une bouffée d’oxygène

Il y a certaines personnes mal intentionnées qui sont allées installer des guichets uniques aux frontières. Elles effectuent des prélèvements à partir de Zegoua, à la frontière du Mali. Là bas, les commerçants déboursent 80 à 90 000 F Cfa par camion, dont 30 000 F Cfa pour une assurance fictive destinée aux bouviers. Ce n’est pas officiel puisque nos commerçants disent qu’ils ne reçoivent pas de reçus. Une fois sur le territoire ivoirien, à partir de Pogo, ces mêmes personnes collent aux commerçants le macaron à 10 000 F Cfa. Et c’est de connivence avec certains commerçants, responsables de la filière bétail en Côte d’Ivoire au niveau de Pogo. Puis ces sociétés imposent un convoyeur au chauffeur sous prétexte que ce dernier leur servira de défenseur à tous les postes de contrôle. Heureusement, l’Office ivoirienne des chargeurs (OIC) veut reprendre son travail à travers le Document unique de transport (DUT). C’est une bouffée d’oxygène. Car, dans un passé récent, c’est l’OIC qui convoyait tous les camions de bétail ou de marchandises, jusqu’à leur lieu de déchargement. Et les frais ne coûtaient que 2 500 F Cfa. Mais, si les autorités ne mettent pas fin au phénomène des faux frais, c’est clair que le prix de la viande va connaître une hausse. Nous ne voyons pas l’utilité des convoyeurs à partir du moment du moment où les papiers du camion et le certificat sanitaire du bétail sont en règle. L’Etat doit prendre ces problèmes à bras le corps en collaboration avec les gouvernements des pays voisins pour que ces pratiques cessent. Sinon ce sont les consommateurs sur le territoire ivoirien qui souffrent. C’est le problème de l’acheminement des camions sur nos différents marchés.

A part le phénomène des faux frais de convoyage, quelles sont les autres difficultés rencontrées par la filière bétail et viande ?

Le problème actuellement demeure les rapports entre éleveurs et agriculteurs. C’est courant. Et il n’y a pas qu’en Côte d’Ivoire que vous avez ce problème. Mais ici chez nous, il a atteint un niveau déplorable. Récemment nous avons mis en mission un des nôtres. Il a parcouru Minignan, M’Bahiakro, Bouaké et toute la zone de Korhogo. A M’Bahiakro, nous avons perdu plus de 200 têtes de bœufs il y a 6 mois de cela. Parce que certains villageois ne veulent même pas voir le bétail errer dans leur champ. Je suis plusieurs fois intervenu à ce niveau.  Récemment, il y a un éleveur originaire du département d’Odienné qui m’a appelé. Bien que fils du village, les villageois lui ont même demandé de délocaliser son parc. C’est pourquoi, nous encourageons l’Etat ivoirien à s’investir beaucoup dans l’élevage en cautionnant les éleveurs auprès des bailleurs de fonds. Le climat est favorable et il y a de l’espace pour l’élevage en Côte d’Ivoire. Aujourd’hui, l’aliment de bétail qui se fabrique ici, va partout en Afrique. Il y a des moments où la Guinée-Bissau et le Tchad font de grosses commandes. Et les Grands moulins d’Abidjan travaillent pour eux pendant 3 mois. Déjà que nous même produisons cela ici, les bailleurs de fonds peuvent financer nos éleveurs. Aujourd’hui, le prix de la viande coûte moins cher ici que dans les pays fournisseurs. S’il y a plus de bétail en Côte d’Ivoire, le prix va baisser encore plus.

Pourquoi le prix de la viande diffère-t-il d’un marché à un autre ? N’y a-t-il pas possibilité d’homologuer les prix ?  

Effectivement, les prix diffèrent selon les marchés. A l’abattoir de Port-Bouët, nous achetons la viande en gros au même prix. Et chacun tient compte de sa destination pour fixer le prix du kilogramme. Pour le transport, certains bouchers peuvent payer 5 000 F Cfa pour un gigot de 40 à 50 kg. C’est ce qui explique la différence entre les prix.

 

Réalisée par Isaac Kroman

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